nicolas bosquet.

« Oui, j’aime la couleur, c’est pour ça que je la laisse tranquille ».

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Plume, encre de chine, rotring, feutre : qu’est-ce qui vous séduit le plus dans chacun de ces « accessoires » ?

En ce qui concerne la plume, ce que j’aime beaucoup c’est qu’il s’agit d’un outil à la fois simple et rudimentaire  tout en étant complet en termes de variété de tracé. Simplement en jouant sur la pression que l’on exerce sur elle on peut obtenir des choses très fines ou beaucoup plus larges et marquées. En plus, je pense que la plume a un côté délicieusement désuet en ce qu’il s’agit d’un outil très ancien. Moi qui aime m’intéresser à des périodes historiques comme le Moyen-Âge, j’imagine qu’inconsciemment ça me ramène à une sorte de façon de faire de l’époque, quelque-chose de « fait-main ».

Pour l’encre de Chine, je crains de ne pas avoir grand-chose à en dire, il s’avère que pour utiliser une plume je dois nécessairement en passer par elle. Sur les feutres, je dois dire que je les utilise assez peu. Sous le terme de feutre, je crois qu’on aurait tendance à imaginer un outil assez gros or ceux que j’utilise sont très fins. Je dis que j’y ai en fait assez peu recours car il y a quelques années je cherchais à travers eux à obtenir un tracé qui puisse être aussi fin que celui que peut produire une plume mais sans les contraintes de celle-ci, mais je n’étais jamais vraiment satisfait.

C’est là que j’ai découvert les rotrings qui ont une pointe tellement fine qu’on a peur de la briser juste en traçant un trait, ce qui m’arrive parfois d’ailleurs. Je crois que ce qui me pousse à chercher la finesse au travers des outils auxquels j’ai recours, c’est l’admiration que j’ai pour le travail de certains graveurs dont les créations sont réalisées en traits bien que ceux-ci soient presque invisibles.

Vos illustrations sont toutes « sans titre ». Il est difficile de les définir même d’un mot ?

Pour moi c’est toujours un problème de savoir si je devrais apposer un titre ou non à l’un de mes dessins. Il me semble que beaucoup de mes travaux peuvent être assez mystérieux quant à ce qu’ils représentent et à ce qu’ils pourraient vouloir dire et j’ai l’impression que si je les nommais d’un mot, ce serait circonscrire un peu trop ce que ceux qui les regardent pourraient y voir et imaginer quant à leur sens.

Je crois que pour la plupart de mes dessins, j’ai en tête une petite histoire au sein de laquelle ils prendraient place, notamment quand des personnages sont représentés, et j’aimerais bien que lorsque quelqu’un les regarde, il puisse lui aussi s’imaginer un contexte autour de ce qui est représenté, c’est pourquoi je laisse le champ libre en donnant en quelques sortes à mes dessins un statut d’objets trouvés sur lesquels des informations manquent.

L’autre solution que j’envisage souvent mais que je n’ai pas encore appliquée consisterait à assumer l’idée personnelle que j’ai de l’histoire qui entoure les personnages de mes dessins et à leur donner des titres qui pourraient être extrêmement longs, pourquoi pas plusieurs phrases ou tout un paragraphe. Pour résumer, à l’heure actuelle, je laisse chacun décider de ce qu’il voit, mais il est très possible que cela évolue.

Vous dessinez l’Histoire, quelles périodes sont les plus propices à la création ?

Tout dépend de la question, si l’on entend par là l’époque où il est le plus facile de créer je répondrais alors que c’est probablement aujourd’hui. Si l’on parle en termes d’époques qui sont propices à l’inspiration, je dois dire qu’en ce qui me concerne tout ce qui se trouve entre le VIe et le XVIe siècle me passionne beaucoup. Je ne saurais pas trop dire pourquoi, ça remonte à mon enfance.

Comme beaucoup, j’étais très fan d’histoires de chevalier et donc peu à peu, par extension, de tout ce qu’il y avait autour. Je trouve que c’est une période très inspirante parce qu’à la fois on sait beaucoup de choses dessus et en même temps ça reste assez mystérieux. Quand j’y pense, ça m’impressionne à chaque fois à quel point cette époque est encore toute proche.

À l’échelle de l’histoire de l’humanité, c’était presque hier soir le Moyen-Âge, ce qui implique que nos aïeux qui ont vécu à cette période étaient exactement comme nous. J’ai l’impression que le Moyen-Âge c’est une sorte de mélange entre Mad Max et un monde paradoxalement très organisé et hiérarchisé, un bon terrain de jeux pour l’imagination donc. Je ne suis pas certain, par contre, que l’on puisse dire que je dessine l’histoire, je m’en inspire, mais je ne la représente pas directement, je ne pense pas qu’il y avait beaucoup de personnes avec un corps partiellement animal par le passé.

Vos personnages/figurants peuvent être difformes, mi-homme mi-animal, illustrés avec humour et…

… très sérieux. Ridiculement sérieux même. Je me rends compte en regardant mes dessins à l’aune de cette question que s’il est vrai qu’ils ont une dimension humoristique, mes personnages n’ont pas souvent l’air de rigoler. J’aimerais rapprocher ça des dessins du Moyen-Âge (oui encore je sais pardon) et de La Renaissance où, bien souvent, les scènes et sujets traités sont très sérieux et graves  mais la façon dont les personnages sont représentés et surtout, bien souvent, leurs expressions faciales ou justement l’absence d’expressions faciales rendent le tout assez comique pour nous.

Il y a un artiste que j’aime beaucoup qui met cela assez bien en lumière, il s’agit d’un certain James Kerr alias Scorpion Dagger. Il utilise, le plus souvent, comme base de travail des images médiévales ou de La Renaissance et les met en scène dans des petites scènes animées humoristiques ou dans des gifs. Mais globalement, il suffit d’ouvrir n’importe quel livre d’art traitant de ces périodes pour trouver assez d’exemples pour passer une bonne après-midi.

Nicolas Bosquet aime-t-il la couleur ?

Oui, j’aime la couleur, c’est pour ça que je la laisse tranquille.

Peut-on dire que votre univers se confond à ceux de Moebius et d’Enki Bilal ?

C’est amusant cette question par ce que Enki Bilal est plus ou moins la raison pour laquelle j’ai commencé le dessin il y a 7 ans. Je vais me permettre de raconter toute l’histoire. Je venais d’avoir mon bac et j’ai donc quitté mon village de Normandie pour aller étudier en ville et c’est là que j’ai découvert une sorte de librairie où tout ce qui était en vente était d’occasion y compris la partie bandes dessinées si bien que je m’étais acheté toute la trilogie Nikopol pour presque rien.

Après, je ne sais pas trop pourquoi, il très possible que mes études d’alors ne me passionnaient pas assez, j’ai commencé à recopier les BD de Enki Bilal. C’est après ça que j’ai commencé à me dire que le dessin était peut-être la moins mauvaise chose à faire pour moi. Après, pour ce qui est de comparer mon univers avec le sien, déjà il travaille en couleur et bien souvent au pastel ce qui me place déjà très très loin de lui, par contre c’est vrai que je me reconnais assez dans son mélange des genres et le côté assez foutraques de son univers.

En ce qui concerne Moebius, j’aime beaucoup sa façon de rendre crédible, d’une certaine façon, même les idées les plus étranges, les plus caricaturales. J’ai l’impression que dans son œuvre, il y a la preuve qu’en termes de création, si on est talentueux, alors il n’y a pas de mauvaise idée. On dirait qu’il y a quelque chose d’enfantin dans sa façon de jouer avec les univers qu’il conçoit exactement comme un enfant s’amuse avec ses jouets en les mélangeant. Je ne sais donc pas si mon univers, selon ces caractéristiques, se « confond » à cela, mais j’aimerais bien qu’il le fasse.

On vous connaît admiratif d’artistes comme Le Caravage, Albrecht Dürer ou Sergio Toppi. Ils restent toujours une source d’inspiration dans vos créations ?

Oh oui, et on pourrait ajouter Érik Desmazières, un graveur qui est à l’Académie française s’il vous plait, ou encore Jacques Callot et Pieter Bruegel.

Ce que j’aime chez Le Caravage c’est sa façon de se permettre de jouer avec des choses très sérieuses pour leur donner paradoxalement plus de réalité. Il y a une œuvre de lui que j’aime beaucoup, enfin deux puisqu’il en existe deux versions, dont une qui a été détruite d’ailleurs. Il s’agit de son Saint Mathieu et l’Ange. Dans celui-ci on voit un ange qui vient filer un coup de main à Matthieu qui, potentiellement analphabète, est visiblement en difficulté face à son travail de rédaction biblique. Alors je sais que les anges ce n’est pas ce que l’on peut avoir de plus réaliste mais le fait que Le Caravage se pose la question de savoir comment les choses peuvent se dérouler concrètement pour un type qui se retrouverait à devoir réaliser ce genre de tâche, je trouve ça génial.

Dans une autre version, Matthieu est même sur le point de tomber de son tabouret tant il semble perdu entre la rédaction et l’intervention de l’ange qui essaie, peut-être, de lui résumer ce qu’il serait pas mal d’écrire dans son bouquin.

Pour Albrecht Dürer, je crois que j’ai une certaine fascination pour lui déjà parce que c’est probablement un des premiers graveurs que j’ai connu et également parce que techniquement je trouve son travail incroyable. Tout est réalisé à la main et pourtant on serait presque rassuré si on pouvait se permettre de croire qu’il travaillait sur ordinateur tant c’est fin et précis.

Sergio Toppi a été mon grand coup de foudre de dessin il y a quelques années. À la fois son trait est acéré et précis et en même temps il y a une sorte de décontraction dans son dessin que je ne m’explique toujours pas. C’est comme s’il traçait les choses au hasard mais qu’à la fin tout était exactement où il devait être. Il me fait penser à un excellent chirurgien alcoolique avec un taux de décès à 0.

Érik Desmazières, pour sa part, me plaît beaucoup en ce qu’il fait ce que moi-même j’aimerais faire aussi bien à savoir proposer une image et nous laisser imaginer l’univers dans lequel elle prend place. Je crois qu’il a suivi une formation d’architecte avant de découvrir la gravure, si bien que beaucoup de ses œuvres représentent des édifices ou des villes entières. En les regardant on se demande qui les auraient construits, où cela se situerait, comment s’organiserait la vie dans ces villes, à quoi servirait tel ou tel bâtiment. D’une certaine façon, il réussit à faire des films en une seule image et non pas 24 par secondes. En plus, il est très gentil.

On est attiré par la sensibilité de vos traits, leurs finesses. Il se dégage une sorte d’envoûtement. Vos œuvres sont intenses. Comment travaillez-vous ?

Déjà je suis heureux si mes travaux semblent fins, je pense que c’est quelque-chose qui apparaît assez vite comme une de mes obsessions à la vue de mes réponses précédentes. Pour résumer, je pense que j’ai deux méthodes distinctes.

La première est assez banale, une idée me vient et je la représente. La seconde, que j’essaye de déployer d’avantage dernièrement, notamment au travers de mes dessins réalisés d’après les nuages, consiste à observer des formes abstraites comme des nuages donc ou encore des taches et à tenter d’imaginer ce qu’ils représenteraient s’ils étaient des dessins consciemment tracés. C’est un exercice que j’aime beaucoup et que je conseille à chacun, c’est d’ailleurs un peu un de mes objectifs avec ces dessins, montrer qu’on peut se surprendre soi-même avec son imagination en travaillant de cette façon.

Dans des périodes ou mon dessin tourne un peu en rond, où je n’arrive pas à avoir d’idée qui se détache vraiment de choses que j’ai déjà faites, je travaille avec cette méthode partant de l’informe et tout devient très facile, j’ai l’impression de recopier un dessin, c’est quasiment du plagiat à ce niveau-là mais les nuages n’ont encore jamais porté plainte.

Vos dessins peuvent être très figuratifs mais également très abstraits. Vous passez de l’un à l’autre aisément ?

Cela rejoint justement ce que je disais juste avant. J’essaie de plus en plus de partir de l’abstrait pour aboutir au figuratif. C’est aussi pour ça que j’ai commencé ce que j’appelle mes dessins de nuages (et non pas d’après nuage cette fois). En général, je réalise ceux-ci dans des périodes de creux en termes d’inspiration et lors desquelles, en plus, la météo n’est d’aucune aide.

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©nicolasbosquet

Le procédé est tout simple, je trace mécaniquement des séries de traits entrecroisés selon une technique inspirée de la gravure et des formes apparaissent qui font penser à des nuages. Toute la difficulté de l’exercice consiste à diriger le moins possible le dessin de façon à ce qui apparaît soit le plus possible le fruit du hasard. Une fois terminé, je peux utiliser ces dessins pour y voir apparaître d’autres dessins, figuratifs ceux-là, comme je le fais dans les vrais nuages.

On remarque le jeu, la musique, le voyage, la nature ou la société dans vos illustrations. Quels thèmes aimeriez-vous davantage dessiner (autres que ceux cités) ?

Je suis un peu partagé à ce sujet. J’aimerais bien, parfois, parler d’avantage de choses plus contemporaines, parler de sujets qui nous occupent aujourd’hui mais je pense qu’alors je risquerais de verser dans un registre peut-être plus militant, plus anxiogène et je crois que je préfère que mes dessins restent de l’ordre de la fuite, de l’ailleurs dans le sens le plus commun de l’évasion par l’art.

Vous avez réalisé un skate pour Paint On !, parlez-nous de cette exposition ?

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©nicolasbosquet

C’était une histoire assez amusante. C’est Alex Ungars Danslarue qui m’a proposé de participer à ce projet, on s’était rencontrés auparavant à l’occasion d’une autre exposition dans laquelle nous figurions tous les deux au 39/93 de Romainville. Je me rappelle qu’au début, j’étais un peu inquiet parce que le thème c’était la planche cruiser, chose à laquelle je ne connais presque rien, et j’avais l’impression d’être un peu à côté de la planche par rapport aux autres participants qui avaient une approche plus colorée, plus graff, plus « street » si je puis dire.

Je me rappelle avoir envoyé quelques messages à Alex pour lui demander s’il était bien certain de vouloir que je fasse les choses à ma façon. Au final c’était une belle expo, j’ai découvert quelques artistes aux univers intéressants et des approches assez inventives du travail sur ce qui n’est, d’une certaine façon, qu’une planche de bois. En tout cas bravo à Alex, je sais qu’il a beaucoup beaucoup bosser pour porter ce projet.

Quelle est votre actualité pour les mois à venir ?

J’aimerais pouvoir annoncer une actualité folle mais la réalité c’est que pour les mois qui viennent je n’ai que deux projets, finir mon année à la fac car oui je suis toujours dans les études, et achever un dessin de nuage de 1,5 m x 3,25 m le tout réalisé au rotring 0.1 qui doit être le modèle le plus fin qui existe si je ne dis pas de bêtise, si bien que ça va probablement être littéralement une question de mois avant d’en venir à bout.

Il y a aussi autre chose que j’aimerais commencer, il s’agirait de décliner mes dessins sous la forme d’autocollants pour pouvoir les mettre un peu partout dans la rue, je me dis que ça pourrait être une sorte de méthode d’exposition amusante. Il y a notamment un truc que j’aimerais faire en lien avec les anti-sites qui consisterait à coller des dessins en rapport avec ceux-ci pour attirer le regard sur la multiplication de ces « aménagements de l’espace public ».

Si Nicolas Bosquet croquait autopsiart, ça donnerait quoi ?

Je ne sais pas, si je commençais maintenant je pourrais le dire d’ici quelques mois. Ce serait sans doute une farandole de couleurs…

Quelle est la question que je ne vous ai pas posée à laquelle vous aimeriez répondre ?

Qu’est-ce qu’un anti-site ?

En gros, il s’agit d’aménagements urbains dont le but est d’empêcher un certain type de personnes de pouvoir s’installer trop longtemps, généralement ça vise les sans-abris. Concrètement ça consiste à faire en sorte que l’espace public ne soit justement pas trop public. Il y a des tas d’exemples : les jardinières remplies de cactus sur les seuils d’immeubles, les bancs inclinés pour empêcher de s’y coucher, les fauteuils de métro fractionnés en plusieurs petits sièges ou même carrément des petits pieux exactement comme ceux qu’on installe pour les pigeons.

Là où c’est particulièrement malsain c’est que ce type d’installation est conçu pour dissimuler sa fonction de repoussoir sous couvert de design et de décoration. D’ailleurs ça me fait penser au dernier modèle que j’ai découvert et qui est « génial » dans sa fourberie, c’est le nouvel abris-bus dont l’espacement des parois est conçu pour générer des courants d’air.