codex urbanus.

« Si tu cherches un familier un peu sympathique pour te tenir compagnie lorsque tu feuillettes le Muter Libris […] un Strigops Aqualis ou un Myrmecophaga Cervus sont tout indiqués… ».

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Codex Urbanus a un Wikipédia…

Et oui ! Ce n’est pas le seul street artiste dans ce cas, il semblerait que des gens bien intentionnés renseignent des articles sur les street artistes lorsque ceux-ci sont assez reconnus selon des critères objectifs contrôlés par les modérateurs de Wikipédia. Je pense que c’est lié à la publication en 2015 de l’Opus Délits qui est consacré à mon travail, car il semble avoir été utilisé pour justifier les infos sur la page.

Du coup, on a été voir. Ton bestiaire s’agrandit, combien de « créatures » ont élu résidence ?

Aujourd’hui, on est probablement au-delà de 270 créatures. Malgré le fait qu’elles soient toutes numérotées, j’avoue ne pas tenir une comptabilité exacte du nombre… Mais il y a en a encore beaucoup à venir et c’est ça qui est excitant !

Codex est comme Roa ou Bonom, énigmatique, précis dans les traits, animal, sombre ?

Je ne suis pas un fan de la précision. J’ai toujours préféré le flou et l’obscur à la lumière, car on peut y projeter plus de chose, l’esprit et la création sont plus sollicités quand il faut s’impliquer pour remplir le vide laissé par l’approximation. Donc oui, Codex est sombre, et, clairement, Codex est animal… Mais plus discret que les illustres Roa et Bonom qui impressionnent par leurs tailles et les endroits où ils se posent… Codex est plus petit, plus flexible, plus éphémère aussi et toujours fantastique là où Roa et Bonom proposent surtout un bestiaire classique.

Tu as un univers particulièrement reconnaissable, on peut difficilement te confondre avec un autre artiste tant dans l’imaginaire que dans le style. C’était une évidence dès le départ ?

Si tu savais à quel point je voulais être comme les autres pendant une longue partie de mon existence… Non, la différence a longtemps été loin d’être une évidence pour moi. Seulement, on ne s’échappe pas à soi-même. Mon petit plan pour devenir un cadre dynamique de La Défense en costume avec deux enfants et un scenic a complètement échoué ; et c’est partiellement dû à ces dessins étranges que je fais depuis que je sais tenir un stylo. L’évidence, c’est que je n’ai jamais changé ; c’est juste qu’à un moment donné il faut savoir accepter qu’on ne sera pas la personne que le monde extérieur voulait nous dicter d’être. Ça m’a pris pas mal de temps de m’en rendre compte…

Tes œuvres sont numérotées avec leurs noms en latin. Tu ne t’es jamais trompé ?

Un des aspects transversaux de mon art est le droit à l’erreur et à l’approximation. J’estime que je n’ai pas à être exact techniquement, que la simple évocation floue par le trait ou par les mots doit suffire à générer la poésie, la surprise ou l’émerveillement. Alors, ouais, je me goure. Très rarement dans les noms des animaux, souvent dans la représentation, parfois dans la numérotation. Mais je considère que ce n’est pas très important, encore qu’il est bien possible qu’un rituel démoniaque se cache derrière les apparitions furtives des créatures et que je devrais parfois faire un peu plus attention si je veux vraiment finir par arriver à ouvrir les lourdes portes des Enfers…

On voit peu de Codex en couleur, pourquoi ?

Principalement pour des raisons pratiques : se balader avec 3 marqueurs différents c’est plus simple que de se balader avec pleins de poscas de couleurs… Et c’est aussi pour avoir plus de cohérence, être toujours sur ces chimères grises qui deviennent un peu une marque de fabrique. Mais à l’Aquarium de Paris j’ai pu travailler dans les mêmes conditions que dans la rue, tout en essayant la couleur, et le résultat était assez encourageant aussi…

Le Cabinet d’Amateur est plus que ta « maison ». Tu nous expliques l’ambiance du lieu ?

D’abord le Cabinet d’Amateur, c’est un homme – Patrick Chaurin en l’occurrence, et donc c’est une rencontre. C’est lui qui le premier m’a proposé d’exposer, alors que cela me semblait complètement impensable. Et c’est en cela que c’est un découvreur : malgré une ligne éditoriale d’airain, il va constamment chercher les nouveaux talents qui lui plaisent, et dont pas mal sont aujourd’hui reconnus : Bault, Levalet, Jordane Saget, Rubbish, Fred le Chevalier, Madame, Philippe Hérard, Tetar, etc. Et parce que son truc, c’est la découverte, le Cabinet d’Amateur ne sera jamais une grande galerie hors de prix, mais toujours cet endroit unique de passionnés, où au final l’art prime sur la vente (dans une certaine mesure hein !).

Pour nous, en tant qu’artistes, c’est un terrain d’expérimentation. Philippe Hérard vient d’ailleurs d’en faire une magistrale démonstration avec un solo show sidérant et émouvant autour de sa mère, qu’il aurait difficilement pu proposer ailleurs. Il en résulte aussi une équipée assez surréaliste d’humains un peu bancals, un peu bizarres, pas mal festifs, qui ont en commun cette soif artistique et, dans un sens, sentimentale. Je pense réellement que le Cab est non seulement un acteur majeur du street art parisien aujourd’hui, pour sa reconnaissance et sa diffusion, mais surtout qu’il s’agit d’une improbable petite académie fortuite qui s’est créée spontanément autour de la personnalité du galérien, qui ne l’avait pas vu venir…

Tu es un vandale (parce que tu crayonnes sur les murs) ?

Je suis un vandale parce que je crayonne sur les murs ILLÉGALEMENT. Moi, ce terme de vandale, il ne m’est pas naturel, mais la première fois que je l’ai entendu dans mon cas, c’est un graffeur qui a parlé de mon travail comme étant vandale. J’étais un poil scandalisé, mais en même temps, c’est le bon terme, et puis au final c’est aussi un peu flatteur. Mais il ne faut pas s’y tromper, l’essence même du street art (et du graffiti, ça va sans dire…) c’est l’illégalité. Si j’avais eu à demander la permission pour dessiner mes créatures, je ne l’aurais jamais eue, et personne ne pourrait lire cette belle interview.

Le street art, c’est la liberté, et la liberté c’est de ne pas demander la permission. Si on vous donne un mur, même sans vous payer, vous avez des comptes à rendre, vous devez faire face aux attentes de ceux qui vous octroient le mur. Seul, dans la ville, au milieu de la nuit, tu fais bien ce que tu veux et c’est ça qui est jubilatoire… Après, comme la Bac de Nuit du 18e arrondissement me l’a dit après avoir vidé mon sac sur le trottoir de la rue Caulaincourt à 3 heures du matin parce que je dessinais un hippocampe-éléphant sur un mur, je suis peut-être trop vieux pour faire ça… Mais comme je l’ai dit, j’ai perdu trop de temps à vouloir suivre les autres, et puis si on va par-là je suis aussi légalement trop vieux pour être flic.

Parmi toutes tes « bestioles », tu as des préférées ?

Il y a des animaux récurrents, que j’aime à représenter. L’hippocampe, la mante religieuse, le poulpe, le crabe… Ensuite, il s’agit de voir si la sauce prend. Et là-dessus chacun a un goût très différent. Il m’arrive de trouver que j’ai raté une chimère et de voir les gens s’extasier dessus, alors que d’autres qui me semblent particulièrement réussies passent totalement inaperçues. Du coup, oui, j’ai mes préférées, mais je les garde pour moi…

Pourquoi Montmartre et pas ailleurs ?

Il y a deux raisons à mon travail montmartrois. Tout d’abord, c’est là que je vis, donc c’est pratique : quoi que je fasse dans la soirée, je finirai par repasser à Montmartre. Or comme je peins directement sur les murs à hauteur d’homme, mes créatures ont une durée de vie très limitée – un coup de rouleau de peinture beige et hop ! au revoir – et il faut donc que j’existe de façon soutenue sur un territoire précis afin de pouvoir donner l’impression d’un bestiaire, et non d’un one shot. Mais il y a aussi un côté résistance, dans un quartier qui sombre de plus en plus dans le tourisme et l’aseptisation, de revendiquer un art étrange et irrévérencieux dans la lignée des grands artistes qui ont fait les grandes heures de Montmartre. J’espère un jour qu’on pourra dire qu’au début du XXIe siècle des artistes urbains ont fait vibrer Montmartre, dont l’étrange Codex Urbanus avec son bestiaire improbable…

Codex Urbanus est bankable : espace Dali, musée de l’Éventail, musée Gustave Moreau, festival Burning Man, festival K-Live, Cinéaqua ?

Oui, Codex Urbanus est bankable. Je me pose bien la question de savoir pourquoi, régulièrement… Finalement, moi, du Codex Urbanus, j’en fait depuis des décennies, alors pourquoi d’un coup cet engouement ? Il est clair que c’est principalement à cause de l’intérêt – justifié – pour le street art, et j’ai pris conscience de cela très rapidement, notamment en voyant mes créatures dès 2012 sur des blogs comme autopsiart ! Mais je pense que cela n’est pas suffisant, et qu’il y a une dimension plus dure à cerner qui fait que l’art que je propose, étrange, parfois maladroit, parfois drôle, parfois flippant, offre une certaine cohérence, inexplicable, qui fait qu’on peut se dire « mouais, c’est bof ce truc » et se surprendre à y penser encore des semaines plus tard, en se rendant compte qu’on est fasciné. C’est un peu ça, en fait, la dimension immatérielle de l’art.

Enfin, il y a des propositions uniques qui tiennent à qui je suis et à d’autres univers, qui font que je peux susciter l’intérêt d’institutions ou de collectionneurs. Il y a peu de street artistes qui auraient pu chopper le musée Moreau ou le musée de l’Éventail. En gros, ce que je fais en street art est unique et différent. Cela me permet de naviguer dans plein d’endroits, tout en limitant aussi ma présence dans d’autres endroits qui ont plus une attente prédéfinie de ce qu’est le street art (monumental, coloré, pop art, etc…) et dans laquelle je n’apparais pas…

Est-ce qu’un jour un Codex pourrait être peint par quelqu’un d’autre que toi ? Et surtout, tu verrais qui ?

Il y a déjà eu des pastiches, assez cool, dont le fameux Latex Urb’Anus. Ça aussi c’est une putain de reconnaissance !! Je ne crois pas que j’aurai une école de suiveurs, et sur le bestiaire je m’inscris déjà dans la lignée d’artistes qui ont créés des bestiaires fantastiques. Je remarque aussi que nous ne sommes pas nombreux à dessiner de façon systématique des choses cohérentes et sans cesse différentes sur les murs… Mais je ne crois pas à la compétition en art, et tous les rêveurs qui veulent propulser de l’imaginaire sur les murs dans un monde qui privilégie l’efficacité et l’engagement politique, tous ceux qui veulent partager leurs visions et parfois leurs hallucinations sont les bienvenus !!

Devant ton mur, tu laisses place à l’improvisation ou tu sors un croquis de ta poche ?

L’improvisation, toujours !! C’est à moitié thérapeutique pour moi, de dessiner sur les murs, c’est une manière de m’affranchir de toutes ces règles et de toutes ces attentes, et la première des règles qu’on m’a inculquée c’est de tout bien faire, de tout bien préparer, gna gna gna. Ça me gonfle royal. Du coup la liberté de dessiner au dernier moment ce qui me passe par la tête, c’est ça qui est jouissif. C’est un grand cri d’humanité, et c’est clairement ça qui fait que j’y retourne nuit après nuit…

Fig 258 ?

Vipera Drosophila, of course !

Si autopsiart était un Codex, ce serait ?

Héhé, excellente question… En fait, j’ai un vague souvenir d’image de profil avec un éléphant pour Autopsiart, du coup je verrai bien un éléphant-araignée, pour toutes ces proies d’art urbain prises dans la toile par ton appétit !

Dans mon cabinet de curiosité, tu me recommanderais quelle créature ?

Je pense que se constituer un cabinet de curiosité est une tâche éminemment personnelle, et que si tu la confies à quelqu’un d’autre, et bien ce ne sera plus TON cabinet de curiosité, mais celui de quelqu’un d’autre. Après, cela dépend de ce que tu aimes aussi… des espèces comme Necora Blennius ou Uca Decemlineata sont du meilleur effet dans une wunderkammer classique, mais si tu cherches un familier un peu sympathique pour te tenir compagnie lorsque tu feuillettes le Muter Libris en sirotant un hojicha ou que tu contemples l’âme d’un masque Lega du Congo sous psilocybe, un Strigops Aqualis ou un Myrmecophaga Cervus sont tout indiqués…

Quelle est la question que je ne t’ai pas posée, à laquelle tu aimerais répondre ?

Globalement j’adore qu’on me pose des questions. J’adore en poser moi-même aussi… Je crois qu’une question comme « Alors qu’est-ce que ça fait d’être une femme dans le street art ? » m’aurait bien plu…